Une cytolyse hépatique modérée chez la femme ne se résume pas aux étiologies classiques (alcool, hépatites virales, médicaments hépatotoxiques). Plusieurs mécanismes hormonaux et métaboliques, souvent sous-estimés dans le bilan initial, expliquent des élévations persistantes des transaminases sans cause évidente au premier examen.
Stéatose hépatique et insulino-résistance périménopausique : la cause la plus sous-diagnostiquée
La baisse progressive des œstrogènes après 40 ans modifie la répartition du tissu adipeux vers le compartiment abdominal. Ce remaniement favorise directement l’insulino-résistance, qui alimente une stéatose hépatique non alcoolique (NAFLD) même chez des femmes dont l’indice de masse corporelle reste dans la norme haute.
Nous observons régulièrement des profils où l’ALAT dépasse modérément la normale, avec un rapport ASAT/ALAT inférieur à 1, sans consommation d’alcool significative. Le bilan lipidique et la glycémie à jeun orientent, mais c’est l’échographie hépatique, voire l’élastométrie (FibroScan), qui confirme la stéatose et évalue la fibrose associée.
L’enjeu est de ne pas banaliser ces taux. Les seuils historiques de normalité des transaminases chez la femme ont longtemps été fixés plus bas que chez l’homme, mais des valeurs auparavant jugées rassurants sont aujourd’hui requalifiées comme anormales. Toute élévation persistante, même légère, justifie une exploration métabolique complète.

Transaminases élevées sous traitement hormonal : THS et contraception orale
L’hormonothérapie substitutive et la contraception œstroprogestative agissent sur le métabolisme hépatique par effet de premier passage hépatique (voie orale) ou par modulation enzymatique directe. Un traitement hormonal substitutif par voie orale augmente la charge métabolique du foie, ce qui peut se traduire par une cytolyse modérée.
La contraception orale prolongée reste un facteur souvent omis lors de l’anamnèse, alors qu’elle peut provoquer une cholestase intrahépatique avec élévation prédominante des gamma-GT, mais aussi des transaminases. Le passage à une voie transdermique ou un changement de molécule suffit parfois à normaliser le bilan hépatique.
Quand suspecter une hépatotoxicité hormonale
- Élévation apparue dans les semaines ou mois suivant l’introduction ou la modification d’un traitement hormonal, sans autre cause retrouvée au bilan standard
- Cytolyse modérée (inférieure à trois fois la normale) avec cholestase associée (élévation des phosphatases alcalines et de la GGT)
- Normalisation des transaminases après arrêt ou substitution du traitement, confirmant l’imputabilité
Nous recommandons de contrôler un bilan hépatique complet avant l’instauration de tout THS par voie orale, puis à trois et six mois.
Transaminases et grossesse : toute élévation déclenche une enquête ciblée
En grossesse non compliquée, les transaminases ALAT et ASAT restent dans les valeurs de la femme non enceinte. La moindre élévation pendant la grossesse est donc pathologique et impose une démarche diagnostique rapide.
Les étiologies spécifiques à la grossesse sont hiérarchisées par trimestre. Au troisième trimestre, la cholestase gravidique est la première hypothèse, avec un prurit typiquement palmoplantaire et une élévation des acides biliaires. La stéatose aiguë gravidique, plus rare, associe cytolyse, insuffisance hépatique et coagulopathie, avec un pronostic maternel et fœtal engagé.
Hépatite E : un risque grave et spécifique chez la femme enceinte
Les données de l’OMS soulignent que les femmes enceintes infectées par le virus de l’hépatite E au deuxième ou troisième trimestre présentent un risque nettement accru d’insuffisance hépatique aiguë. Cette infection, souvent contractée par voie alimentaire (eau contaminée, viande de porc ou gibier insuffisamment cuits), est sous-recherchée en France métropolitaine.
Devant toute cytolyse inexpliquée chez une femme enceinte, la sérologie hépatite E (IgM anti-VHE) doit figurer dans le bilan de première intention, au même titre que les sérologies des hépatites A et B.

Causes musculaires et thyroïdiennes de cytolyse chez la femme
L’ASAT n’est pas spécifique du foie. Cette enzyme est présente en quantité significative dans le muscle squelettique et le myocarde. Une hypothyroïdie fruste, fréquente chez la femme après 50 ans, peut provoquer une myopathie infraclinique responsable d’une élévation isolée de l’ASAT, avec un rapport ASAT/ALAT supérieur à 1.
Le dosage de la créatine phosphokinase (CPK) tranche rapidement entre une origine hépatique et une origine musculaire. Un taux de CPK élevé avec ASAT augmentée et ALAT normale oriente vers une atteinte musculaire, pas hépatique.
- Hypothyroïdie (même fruste) : doser la TSH systématiquement devant une cytolyse chronique inexpliquée chez la femme
- Activité physique intense ou inhabituelle dans les jours précédant le prélèvement : l’effort musculaire libère de l’ASAT et des CPK
- Myopathies médicamenteuses : les statines, prescrites de plus en plus chez la femme ménopausée, provoquent des élévations combinées ASAT-CPK
Bilan hépatique chez la femme : hiérarchiser les explorations
La conduite diagnostique face à une élévation chronique et modérée des transaminases chez la femme suit une logique d’élimination. Après avoir écarté la consommation d’alcool et les médicaments hépatotoxiques, la recherche doit cibler les causes métaboliques et hormonales avant de passer aux étiologies rares.
Le bilan de première ligne associe le profil hépatique complet (ALAT, ASAT, GGT, phosphatases alcalines, bilirubine), les sérologies des hépatites B et C, le bilan martial (ferritine, coefficient de saturation de la transferrine pour l’hémochromatose), la glycémie à jeun, le bilan lipidique et la TSH. L’échographie hépatique complète systématiquement ce bilan biologique.
En l’absence de diagnostic après ce premier palier, l’élastométrie hépatique permet d’évaluer la fibrose sans biopsie. La recherche d’auto-anticorps (anticorps anti-muscles lisses, anti-LKM1) oriente vers une hépatite auto-immune, pathologie à prédominance féminine que les bilans de routine ne détectent pas.
L’hépatite auto-immune touche préférentiellement les femmes, avec deux pics de fréquence (autour de la puberté et après 50 ans). Devant une cytolyse chronique sans étiologie retrouvée, cette hypothèse ne doit pas être reléguée en dernier recours. Un diagnostic précoce modifie radicalement la prise en charge et le pronostic à long terme.

